david in winter

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mercredi 31 juillet 2013

Au sexe imbécille



  Je crains que l'on ne remette pas demain en usage dans les couvents où mûrit la jeunesse de tant de filles nobles cet indispensable volume :
  Grammaire des Dames, ou Nouveau traité d'orthographe françoise; Réduite aux règles les plus simples, et justifiée par des morceaux choisis, de poésie, d'histoire etc.
  Ouvrage dédié et présenté à Madame la Marquise de Sylleri, ci-devant Comtesse de Genlis
  Par M. l'Abbé Barthelemy, de Grenoble ( quatrième édition, Lyon, 1789, in-8, 312 pages)
  Je note tout de suite que l'on écrit aujourd'hui Sillery et non Sylleri (ah! L'orthographe des noms propres, et l'y baladeur...) et relève l'emploi d'un ci-devant dont notre auteur ne pouvait deviner la funeste vogue quelques mois plus tard.
   Ma référence aux couvents est fondée, car l'abbé Barthelemy écrit d'emblée dans sa préface;  " Cet ouvrage pourra percer maintenant les grilles les plus austères ( si je puis m'exprimer ainsi )."
   Et il ajoute :
   "On ne s'est point encore avisé d'exiger d'une personne bien née, qu'elle fût savante; on lui ferait même un crime d'étaler l'érudition. Mais la connaissance dont on ne fait point de grace, est celle de sa propre langue. En effet, l'ignorance de ses règles n'est excusable que parmi le peuple."
   Avant de revenir sur l'excellent précepte ici énoncé, ne nous étonnons pas qu'en 2013 l'ignorance de la langue se manifeste partout – c'est qu'aujourd'hui, le peuple est partout.
   Quant à demander aux demoiselles bien nées de savoir leur langue, et de ne point être pédantes, c'est là un dessein honorable, et même suffisant pour tenir son rang en société, mais comme il n'ya plus désormais ni rang ni société... – non, je ne rabâcherai pas sur notre misérable époque, regardons plutôt la méthode de l'abbé Barthelemy.
  Il commence par exposer ce que sont les mots, composés de syllabes où l'on trouve des voyelles et des consonnes, ainsi que parfois des diphtongues, puis en vient au genre et au nombre , et au substantif, à l'adjectif, à l'article, au pronom, au verbe (conjugaison, temps, mode , et table des conjugaisons )  -- tout cela existait encore dans mon enfance, et c'est ce qui me fut appris, avec succès.
  Une fois que nos demoiselles ont étudié ces matières, avec des exemples tirés des meilleurs auteurs ( surtout des poètes abusant un peu des héros de la mythologie ), puis se sont initiées aux accents, à l'apostrophe et à la cédille, aux guillemets et parenthèses, aux lettres capitales ou majuscules etc. ( j'abrège, mais rien ne manque ) et enfin aux règles de la ponctuation ( qui ne sont plus les nôtres ), l'abbé Barthelemy les met en garde contre les homonymes. Il leur consacre trente-quatre pages  -- ne confondez pas "  prou et proue ", "reinette et rénette" , "ras et rat" , " Puy, puis et puits" ou encore "conquête et conquette". Près de cent pages permettent de préciser le sens de multiples synonymes , une cinquantaine permettent de redresser les prononciations vicieuses ( aujourd'hui précieuses pour découvrir comme l'on pronçait jadis) et l'ouvrage se clôt sur la prosodie, ou manière de proncer chaque syllabe régulièrement.
  Ainsi apprenait-on autrefois sa langue, et parvenait-on à la maîtriser – et que ne redonne-t-on pas dans les petites classes de semblables manuels! D'autant que le sexe n'étant plus qu'un vague fait culturel, ce qui faisait autrefois l'instruction des filles sera désormais tout aussi bon pour les garçons.

mardi 30 juillet 2013

Lire et apprendre



  Lorsque je commençai à sortir de l'enfance ( vers treize ans ? douze ? ), j'abandonnai la lecture de Jules Verne, Conan Doyle ( comme m'avait fait peur Le chien des Baskerville ! ) et Maurice Leblanc ( comme m'avait effrayé L'île aux trente cercueils ! ) au profit de Balzac, Stendhal, Malraux et alii.
  Je rencontrai des mots dont le sens m'était inconnu et, parfois, passaient des personnages historiques qui m'étaient peu familiers.
  Je pris donc l'habitude d'avoir à portée de main un Petit Larousse illustré  -- en ce temps, c'était encore un dictionnaire de langue très-honnête, et la partie biographique , bien que succinte, fournissait au moins des dates, ce qui permettait d'inscrire dans la chronologie l'homme, ou la femme, moyennement illustre mais mystérieux ; pour les cas plus difficiles, je me rendais dans le bureau de mon père, et m'adressai au Grand Larousse en six volumes pour que fût satisfaite ma curiosité.
   Naquit ainsi en moi l'habitude de chercher par mes propres moyens, et d'étendre ma recherche à des vocables, ou des individus, voisins, bref, je commençai à maîtriser une méthode assez efficace pour accroître mes modestes connaissances ( et, lorsque l'on a appris à chercher, l'on a aussi appris à trouver ), que j'étendais de cercle en cercle.
  Bien sûr, les éditions que je lisais étaient dépourvues de notes.
  Heureux temps !
  Aujourd'hui, les gros éditeurs ( je ne nommerai aucun de ces épiciers ), après avoir constaté que, grâce à l'anti-enseignement public, les lecteurs se raréfient un peu plus chaque jour, ont réagi , commercialement, en publiant leurs dernières éditions de textes classiques , ou même de toute œuvre vieille de plus de trois décennies, avec l'espoir qu'elles seront inscrites au programme, i-e achetées quasi-obligatoirement par des écoliers ou étudiants semi-illettrés et dégoûtés par leurs maîtres du moindre sens de l'effort.
  Et, pour que ces textes soient ( à peu près) compris  des chères têtes diverses, ils ont agrémenté tout mot jugé rare, obsolète ou peu usité d'une note qui en fournit le sens , par ex. pour "bouffarde" , "tacot" ou "châle" (autres exemples par milliers ). Pour les noms propres, un maigre digest d'un dictionnaire étique fait l'affaire.
  (Je ne dis rien ici des notes qui sont un commentaire , ce verbiage mérite un entier billet, quand je serai d'humeur).
  Ainsi, notre jeune lecteur ( entre quinze et trente ans s'il doit s'initier à Balzac...) obtient-il à peu de frais une définition unique, qui n'est pas toujours pertinente ni appropriée, mais surtout, il est amputé de la nécessité de s'informer par lui-même, d'éveiller dans cette recherche sa curiosité, bref d'apprendre à apprendre.
  Comme j'ai eu de la chance de naître il y a plus d'un demi-siècle !

   PS. Et Pipipedia ? C'est un autre topique.

lundi 29 juillet 2013

Un chef énergique



 Je lis dans le magazine Sport auto ( août 2013 ) cette confidence d'un sieur Fillon, qui fut premier commis d'un souverain détrôné :
   " Si vous allez à la télé pour expliquer que vous voulez augmenter la vitesse sur les autoroutes, vous vous faites massacrer immédiatement."
    Massacrer ? Est-ce à dire que le sieur Fillon pour avoir, non décidé, mais seulement expliqué une intention, eût couru le risque de faire entrer en fureur le peuple au point d'avoir le cou tranché pour que sa tête fût promenée sur les boulevards au bout d'une pique ?
    Je ne le pense pas.
    Je crois plutôt qu'il eût dû affronter les propos doucereusement hostiles d'interlocuteurs télévisuels ( et employés d'une entreprise d'Etat dont le gouvernement nomme les dirigeants ), puis être l'objet des attaques fielleuses d'un quotidien vespéral et de communiqués indignés d'associations plus grosses de subventions que d'adhérents.
   C'est là le formidable massacre dont l'imagination fut suffisante pour que le sieur Fillon reculât avant même d'avoir tenté d'agir, c'est aussi la mesure de sa force de caractère .

dimanche 28 juillet 2013

M. Didier Goux, Sade, Flaubert et les Goncourt



   Dans un billet dont je recommande la lecture :  http://didiergouxbis.blogspot.com/2013/07/sade-lanti-bisounours-radical.html
 pour la pleine compréhension de mon propos, mon éminent et érudit ami M. Didier Goux, dont la plume incisive autant qu'élégante masque parfois une discrète plaisanterie, affirme, avec un sérieux papal, que "Sade est le troisième grand écrivain du XVIIIème siécle".
   Cette médaille de bronze décernée à l'auteur de l' Histoire secréte d'Isabelle de Bavière, reine de France , étonnera moins lorsque j'aurais rappelé que, sauf erreur de ma part, M. Goux tient l'abbé de Voisenon pour le deuxième auteur du même siècle grâce à son polisson Le sultan Misapouf et la princesse Grisemine , la première place revenant à l'abbé du Laurens, à qui l'on doit nombre de livres interdits, dont Le Balai, poème héroï-comique en XVIII chants, Le compère Mathieu ou les Bigarrures de l'esprit humain (4 vol.) et surtout La chandelle d'Arras,poème en XVIII chants, dont M. Didier Goux aime à citer ces beaux vers :
 "Oh! Le Curé savait bien s'aviser...
 "Dame Margot est femelle entendue;
 "Morbleu! Sur elle on peut se reposer:
 "Teint à ravir, croupe grasse et dodue!"
  en ajoutant : Hein! Ca enfonce Racine!"
   J'avoue que je ne suis moi-même pas étranger à la plaisanterie, surtout si elle est de nature éditoriale,  aussi, en un temps que j'étais fort lié avec M. Jean-Jacques Pauvert, admirateur intransigeant , biographe appliqué et premier éditeur sérieux de Sade, je lui demandai de concocter un recueil de citations du grand écrivain maudit, permettant ainsi à la lectrice pressée, mais curieuse de s'instruire, d'en découvrir la pensée tout en évitant la fatigue de tourner trop de pages. M. Pauvert eut l'obligeance d'effectuer ce travail, qui fut publié sous le titre Osons le dire , expression qu'affectionnait le divin marquis.
  Je n'ai rappelé ce souvenir que pour montrer que je n'ignore pas totalement l'auteur de Dorci, ou la bizarrerie du sort , et j'en reviens maintenant aux enthousiasmes de M. Goux, enthousiasmes s'appuyant sur les autorités de Gustave Flaubert et des frères Goncourt  (conversation particulière).
  Flaubert et les Goncourt ?
  J'y fus voir.
  Dans l'Index de la Correspondance de Gustave Flaubert ( édition Pléiade), j'ai décompté quinze occurrences Sade , en sept mille pages de texte..., dans l'Index du Journal des Goncourt ( édition Bouquins) , vingt-huit occurrences Sade , en trois mille pages ( plus remplies de signes que les pages Flaubert).
   J'ai lu, consciencieusement.
  Le 15 juillet 1839, Gustave Flaubert ( alors âgé de dix-sept ans) écrit à son ami Ernest Chevalier : " O mon cher Ernest, à propos du marquis de Sade , si tu pouvais me trouver quelques uns des romans de cet honnête écrivain, je les payerais son pesant d'or. J'ai lu sur lui un article biographique de J. Janin (...)".
   Le 17 juillet 1853, à Louise Colet : " Je ne serai jamais (je l'espère) ni un aliéné ni un de Sade."
  Le 30 mai 1857, à Théophile Gautier : "Arrive. Je t'attends. Je m'arrangerai pour procurer à mes hôtes un De Sade complet! Il y en aura des volumes sur les tables de nuit!" (Commentaire d'un invité : "Est-ce vrai? Peu importe!" – nous n'en saurons pas plus.).
  Le 1er août 1858, dans une lettre à Eugène Delattre, Sade est cité parmi les "objets de première nécessité " à emporter en vacances.
  Ailleurs, le nom de Sade passe, sans plus. Et est-ce tout ? Oui, c'est tout, pas un jugement, pas un commentaire, pas une analyse.
  Et les Goncourt ? L'essentiel des citations est antérieur à 1865 et là encore, c'est juste un nom qui passe ("on philosophe sur Sade") , toujours ni jugement, ni commentaire, ni analyse, et c'est seulement le 14 septembre 1889 qu'Edmond, désormais seul, écrit : " Parcouru  LES MALHEURS DE JUSTINE de Sade. L'originalité de l'abominable livre, je ne la vois pas dans l'ordure, dans la cochonnerie, je la trouve dans la punition céleste de la vertu." (Mais le titre est inexact. Quelle édition – tronquée ? fidèle?-- Edmond a-t-il (enfin...) parcourue? Silence).
  En fait , la plupart  des références à Sade faites par les Goncourt concernent  Flaubert.
  Novembre 1858 : " Flaubert, une intelligence hantée par M. de Sade, auquel il revient toujours, comme à un mystère qui l'affriole.(...) et s'écriant, toujours à propos de Sade : " C'est la bêtise la plus amusante que j'aie rencontrée!"
   29 janvier 1860 : " Puis causerie sur de Sade, auquel revient toujours, comme fasciné, l'esprit de Flaubert: "C'est le dernier mot du catholicisme, dit-il.(...) c'est l'esprit de l'Inquisition (...) l'horreur de la nature. Il n'y a pas un arbre dans de Sade, ni un animal."[Mais je lis dans Aline et Valcour , ouvert au hasard : "Je me laissai choir au pied d'un chêne."]
  9 avril 1860 : " C'est étonnant, ce de Sade, on le trouve à tous les bouts de Flaubert comme un horizon. Il affirme qu'alors , il ne l'avait pas lu." [Je souligne].