david in winter

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vendredi 27 juin 2014

La langue de l'élite



       Une lettre. Son auteur est professeur des Universités , titulaire d'une chaire à la Faculté de ***. Il prépare un ouvrage sur une affaire restée un angle mort de l'historiographie , qui  illustre des dynamiques et a provoqué un traumatisme. Familier des documents de l'époque, il se targue de connaître le terrain archivistique, et de pouvoir ainsi relire l'évènement, bien sûr fondateur, et qui a pu contribuer à fabriquer de la métropolitée.
    Pour  ce projet, cet universitaire est à la recherche d'un débouché éditorial.
   Il se peut que cet homme soit réellement savant, et capable d'un travail digne d'estime , quoique... je connais assez bien l'affaire en question, que sa dissimulation dans un angle mort n'a pas empêché d' être déjà étudiée, elle ne vaut pas plus qu'un bon article de revue érudite.
    Avouons-le, la fréquentation presque exclusive d'auteurs adeptes de la clarté, de la concision, de la précision (Voltaire, Stendhal, Léautaud... ), et peut-être l'âge, qui peut aigrir, me rendent insupportable ce jargon issu des minauderies de l'EHESS et devenu la langue vernaculaire d'une caste, jargon dont le seul tour consiste à inventer une périphrase (qui semble introduire un concept, à défaut de toute notion) là où un mot unique dit tout.
    Je ne déboucherai pas l'avenir éditorial de ce monsieur.
    J'achéte, par bête manie de collectionneur, une nouvelle édition des Œuvres complètes de Madame de La Fayette (Paris, Pléiade, 2014), l'introduction,  due à une universitaire...,  annonce qu'avant La Princesse de Clèves, Madame de La Fayette publia des ouvrages narratifs –écrire romans, comme furent désignés ces textes au XVIIème siècle, eût certes été d'un bourgeois, d'un commun ! – et s'intéressa non à l'Histoire, mais au matériau historique, refermons vite le volume.
    Me passe sous les yeux un dossier d'affaire, j'y trouve une lettre dont l'auteur dirige (d'ailleurs avec talent) une maison d'édition de bonne renommée, ce courrier se termine par : "j'attends votre retour". Est-ce à dire que le destinataire est parti pour quelque île polynésienne? Eh non! L'épistolière – titulaire d'un doctorat de philosophie—a rêvé que  retour est synonyme de réponse.     
    De ces niaiseries ignares et afféteries prétentieuses, je pourrais chaque jour nourrir de forts volumes, regardons plutôt le Dictionnaire néologique à l'Usage des beaux Esprits du siècle (Amsterdam, 1768  --mon exemplaire, mais plusieurs éditions antérieures) par un Avocat de Province [ en fait, l'abbé Desfontaines-Guyot qui fut le maître de Fréron et entretint des relations tumultueuses avec Voltaire, qui l'avait pourtant sauvé d'une accusation de sodomie] dans lequel l'auteur, défenseur du bon langage, recense les mots inutilement inventés, les impropriétés pédantes et les  tournures vicieuses qui parsément les œuvres de certains de ses contemporains.
    Nil novi sub sole? Peut-être, mais je ne m'en jure pas moins ce matin de ne plus lire un livre, ni une lettre..., écrite depuis... disons un siècle , exceptant de cet ostracisme les billets de MM. Didier Goux et Jacques Etienne, qui sont d'honnêtes hommes.

   *Grognons encore un peu. M'arrive une carte d'un jeune impertinent, en âge d'être mon petit-fils, et fortement diplômé, qui m'appelle Cher Michel Desgranges; sans doute ses années de Fac ne lui ont-elles pas permis d'apprendre l'existence du mot monsieur, ni la plus simple politesse.

NB. Bien sûr, je continuerai également de lire les blogs recommandés, à droite, dans les "Nourritures spirituelles" et dont les auteurs sont d' honnêtes hommes; je ne les ai pas cités pour une raison saugrenue, que je ne révèlerai point.

jeudi 26 juin 2014

Scènes de ménage



   Je reçois ce matin Chroniques maritales et Nouvelles chroniques maritales ( un volume, Paris, 1944) de Marcel Jouhandeau., qui narre, avec le rythme d'un journal, sa vie conjugale avec Elise, surnommée Caryathis, ancienne danseuse que la galanterie semble avoir enrichie. Cette vie conjugale est une suite de querelles, dans lequelles le mari succombe, et qui font de l'ouvrage  un  long récit d'humiliations, subies avec une surprenante constance.
   Paul Léautaud a tenu au jour le jour le récit de sa liaison  --de dix-neuf ans...-- avec Anne Cayssac , qu'il appelle le Fléau, c'est une suite de querelles, d'injures, de rebuffades, que Léautaud rend. (Je suis dans une grande période de lecture de Léautaud – quel bonheur!).
   Marcel Jouhandeau est un chrétien tourmenté et un pédéraste hésitant, Paul Léautaud est un athée tranquille, et seul le corps d'une femme peut lui donner du plaisir.
   Jouhandeau publie du vivant d'Elise les tableaux de leur intimité ( il le fera annuellement à partir de 1956 avec ses Journaliers...); mon exemplaire est orné d'un envoi à un M. Edward Waterman qui se termine ainsi : "Croyez que Carya et moi nous sommes heureux de vous savoir de nouveau près de nous sous l'aile blanche de notre commun Père", ainsi Elise est-elle (religieusement..., elle aussi était fort dévote) associée au livre qui dévoile ses secrets les plus déplaisants.
  La plupart des textes de Léautaud sur le Fléau sont posthumes, il en a publié quelques extraits de leur vivant à tous deux, dans le Mercure ou dans Passe-Temps (lisez Admiration amoureuse !), pour faire rager sa maîtresse, et sans révéler son nom.
   Jouhandeau vit avec Elise comme un prisonnier enfermé dans un cachot avec le plus haïssable compagnon, Léautaud prétend ne partager avec le Fléau que le goût débridé du plaisir physique, et toutes ses phrases, de négation ou d'insulte, révèlent une passion qui est bien plus que celle des corps.
   Léautaud fut invité à déjeuner chez Jouhandeau, à peine était-il arrivé que devant lui Elise traita son mari d'idiot (etc. etc. ...), Léautaud n'invita pas Jouhandeau.
  Jouhandeau et Léautaud sont tous deux écrivains, le premier fait de la littérature, appliquée, élégante, froide,  le second écrit ce qu'il vit, nous le rend présent, nous le fait partager. Jouhandeau, ce n'est que des mots et des phrases – rien; Léautaud, c'est la vérité d'un homme.

*De Paul Léautaud sur Anne Cayssac, lire : Journal particulier (deux vol., Monte-Carlo,1956), Le Fléau (Paris, 1989) et, bien sûr, le Journal littéraire.
   Sur le scandale de l'indisponibilité actuelle de l'essentiel de l'œuvre de Léautaud et de la non-publication –près de soixante après sa mort! – des innombrables passages du Journal littéraire censurés par Marie Dormoy, il me faudrait trouver le courage d'écrire un billet.

mardi 24 juin 2014

Permanence du peuple français



   A la date du 25 septembre 1813, Henri Beyle (Stendhal) écrit dans son Journal:
   "Frappé d'une phrase de Grimm sur les inconvénients de l'abus de la lecture, j'avais le projet de me maintenir sans lire. J'ai porté des livres sur le lac de Como mais naturellement, et sans avoir à me résister, je n'ai guère lu. Ici, j'ai recours ce matin à Duclos, Mémoires sur les mœurs.Je ne trouve point d'esprit plus analogue au mien. Je ne parle pas de la sensibilité."
   Je ne me souviens pas de la mise en garde de Grimm, que je délaisse pourtant rarement, renonce à la retrouver, n'ayant pas ce matin le loisir de relire les seize volumes de la Correspondance, et préfère attraper le volume de Duclos.
   Dont le titre exact est : Considérations sur les mœurs de ce siécle, par M. Duclos, historiographe de France, L'un des Quarante de l'Académie Française et de celle des Belles Lettres, de l'Académie de Berlin, et de la Société Royale de Londres. ( Mon édition, 392 pages,  est celle de Paris, chez Prault, Imprimeur, et Durand neveu, Libraire, 1772, la dernière parue du vivant de l'auteur).
   Je l'avoue, je ne fréquente guère cette œuvre de Duclos, qui eut, dès sa publication en 1751, un succès prodigieux dans toute l'Europe. Je ne lui reconnais que le douteux mérite de réussir l'exploit d'être, avec un style alerte et des pointes piquantes, redoutablement ennuyeuse  --cela tient au fond, qui voudrait faire passer des lieux communs éculés (sur la politesse, l'esprit, les Hommes, le sentiment, etc.) pour de renversantes nouveautés propres au siècle. Et je regrette que Stendhal n'ait pas justifié cette surprenante analogie entre son esprit, si rebelle, et celui, bien plat, de Duclos.
   De ce dernier, je citerai quand même cette appréciation d'un peuple qui connut la gloire :
   "De tous les Peuples, le François est celui dont le caractère a dans tous les temps éprouvé le moins d'altération; on retrouve les François d'aujourd'hui dans ceux des Croisades, et en remontant jusqu'aux Gaulois, on y remarque encore beaucoup de ressemblance."
   Une rapide promenade dans certains quartiers confirmerait aujourd'hui le bien-fondé de cette remarque.
   *Nous voici en été , participe passé (et bien passé) du verbe être.

mercredi 18 juin 2014

Une loi pour le chômage



   Soucieux de se montrer encore plus démagogue que ses concurrents, un premier ministre de droite fit voter par son parlement une loi instituant le "CV anonyme" et obligatoire qui, je cite, "se définit comme ne devant nullement faire apparaître les mentions des nom et prénom, l’adresse, le sexe, l’âge ou la date de naissance, le lieu de naissance, la nationalité, la situation de famille et la photo du candidat à l’embauche".
   A la suite de l'une de ces négligences propres aux hommes d'Etat, nul décret d'application ne fut publié, ce qui laissa la loi dans les limbes des bonnes intentions dépourvues du moindre effet.
   Les années passèrent.
   Pour des raisons qui tiennent à l'absence de véritables grands évènements ( élections, invasion d' aliens, réveil des volcans auvergnats), un quelconque syndicaliste subventionné s'aperçut de la non-existence d'une loi existant, intolérable situation, et le conseil d'Etat vient d'être sommé de promulguer le décret oublié.
   Nul doute qu'il n'obtempère.
    Dorénavant, lorsqu'une entreprise publiera une offre d'emploi, son chef du personnel recevra des réponses conformes à la législation, c'est-à-dire rigoureusement anonymes. Imaginons qu'il soit séduit par un quelconque CV faisant état d'une longue expérience réussie (sans, bien sûr,  qu'il soit précisé , car cela entraînerait un risque d'identification ) et souhaite recevoir le candidat ?
   Je crains que, ignorant et son nom et son adresse, il n'éprouve quelque difficulté à lui proposer un rendez-vous.
   Et que la bien-aimée courbe du chômage ne poursuive son ascension.

vendredi 13 juin 2014

Le bel été de Président



     Agréablement installé dans son fauteuil préféré, Président se fit servir un diabolo-menthe, alluma un cigare sans tabac et poussa un soupir de satisfaction.
      La vie était belle, et paisible.
     Le peuple était désormais tout entier occupé du spectacle de bandes de primates multicolores courant après un ballon, spectacle habilement programmé pour se poursuivre jusqu'au début des grandes vacances, période durant laquelle il ne se passe traditionnellement rien qui puisse détourner les citoyens de leurs loisirs estivaux – apéritif, pétanque, galipettes extra-conjugales -- , diverses catastrophes exotiques (tsunamis, guerres civiles et génocides assortis) suffisant à alimenter au bar du camping quelques conversations concernées.
     Puis les jours raccourciront, les températures fraîchiront et ... arrivera la rentrée, laquelle se trouve tout aussi traditionnellement accompagnée d'un cortège de soucis, apte à susciter des manifestations de mauvaise humeur, et une baisse des débris de la cote de popularité présidentielle.
    Pas cette année, car Président tenait en réserve une arme propre à lui assurer l'affection de ses sujets.
    Ce qui suit est un peu technique, mais nécessaire.
    A intervalles réguliers, les Messieurs Etats publient des chiffres qui sont censés mesurer, et exprimer, la richesse de leurs pays respectifs, cela s'appelle le PIB, et est calculé en se fondant sur la production des habitants de ces pays, telle qu'elle apparaît dans divers documents comptables, et vérifiables. Autrement dit : la production authentiquement connue.
    Il a été observé que cette production connue peut être inférieure à la totalité de la production réelle, certains individus fourbes et cupides omettant d'informer les services de M. Etat du résultat (très positif) de leur activité.
   C'est pourquoi une commission européenne a enjoint à ses membres d'intégrer désormais au PIB les profits de divers commerces illégaux (quoique parfaitement légitimes...) tels la vente de substances interdites et de faveurs érotiques. Par nature, le montant de ces profits est inconnu, il devra donc être estimé, puis sera ajouté au PIB.
   Quelques Messieurs Etats, dont hier l'espagnol, viennent de déclarer adopter dès maintenant cette nouvelle méthode , mais Président, notre Président?
     Eh bien, en homme politique prévoyant de l'avenir, lui a décidé d'attendre la rentrée pour se conformer à ces nouvelles règles.
    C'est particulièrement habile.
    Il est aisé de comprendre que le résultat de l'estimation de l'inconnu peut être un peu ce que l'on veut, ce dont on a besoin..., et que  l'ajout de cette estimation entraînera nécessairement une flatteuse augmentation d'un PIB jusqu'alors facheusement stagnant.
   D'où un effet psychologique : le peuple sera enclin à se sentir plus riche, puisque les chiffres officiels (annoncés à la télé) le lui affirmeront.
    Ce n'est pourtant pas le plus important.
    A la suite d'obscurs marchandages, les Messieurs Etats ne peuvent emprunter qu'en fonction de leur PIB –mais..., celui-ci croît ? la faculté d'emprunt en fait autant, et Président peut aussitôt remplir ses caisses de liasses de billets (à rembourser aux calendes grecques).
   Cette manne, il pourra aussitôt la distribuer aux plus criards des mécontents: après avoir reçu les jeux (circenses), le peuple recevra le pain (panem), tandis que Président jouira d'une tranquillité bien méritée.
    Et tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.